Zéro déchet : on vous explique pourquoi tout le monde ne s’y met pas

On entend que le zéro déchet favoriserait le gaspillage alimentaire, que les tote bags sont trop beaux pour être écolos… mais que le plastique est catastrophique. Et avec tout ça, on ne sait plus où donner de la tête. Pour en avoir le cœur net, nous avons interrogé Didier Onraita, fondateur du réseau d’épiceries en vrac day by day.

Le plastique, c’est plus fantastique. Les plages polluées et le continent de déchets qui se forme au milieu des océans nous montrent de manière très convaincante les limites du système. Que ce soit dans Cash Investigation ou sur les réseaux sociaux, les images rivalisent de drama pour pointer du doigt les coupables : les industriels ! Alors nous, consommateurs et consommatrices, on s’arme comme on peut. On télécharge Yuka pour vérifier que ce qu’on achète n’est pas trop crado et on dégaine notre plus joli tote bag en coton au moment d’aller faire nos courses. Et puis, de temps en temps, on râle contre les distributeurs qui continuent de soutenir un système délétère. Ou contre les industriels qui emballent des fruits qui ont déjà une peau pour les protéger. On se sent un peu militant, et on a l’impression d’être du bon côté de la barrière.

Sauf que dans la réalité, c’est plus compliqué. Changer un système entier n’est pas simple, et parfois ce que nous considérons comme de « bonnes actions » sont en fait de véritables fléaux écologiques.

On a demandé à Didier Onraita, fondateur du réseau d’épiceries en vrac day by day, et du Réseau vrac de nous expliquer.

Ce packaging à outrance, on l’a voulu

Scientifique de formation, Didier Onraita a fait une bonne partie de sa carrière chez Carrefour. La distrib’, ça le connaît : il y bosse depuis 30 ans. Et bien que fervent activiste d’une consommation plus responsable, il ne jette pas la pierre aux géants du secteur, et remet un peu de contexte et d’histoire pour expliquer la situation actuelle.

Paradoxalement, cette abondance de plastique dans le packaging vient d’un refus du gaspillage alimentaire. « Un grand changement s’est opéré dans la consommation depuis 25 ans, analyse-t-il. Les consommateurs ont pris conscience qu’ils jetaient ce qu’ils achetaient : soit parce qu’ils achetaient en trop grande quantité, soit parce qu’ils faisaient face à un fractionnement des modèles alimentaires. » Concrètement : tout le monde ne mange plus la même chose, ni au même moment – et une partie des repas en commun a disparu. « Dans certains cas, ça veut dire qu’on n’a plus besoin d’acheter un rôti de 3 kilos pour le déjeuner du dimanche. On peut imaginer qu’un membre de la famille sera veggie, qu’un autre préférera plus de féculents, et que les enfants voudront se réserver pour le dessert. Les quantités nécessaires seront moindres. »

L’autre phénomène, c’est un fractionnement des repas individuels. « Les sacro-saints 3 repas par jour ont tendance à disparaître, pour n’être plus que 2. Ils sont souvent complétés par des périodes de snacking. »

Ces deux tendances en ont entraîné une troisième : celle du portionnage. « Personne n’est crétin au point d’acheter un plat pour 4 quand on est seul à manger. Les industriels se sont donc adaptés et ont créé des "portions" emballées, et parfois sur-emballées. »

Sauf qu’il y a 25 ans, on ne voyait pas vraiment le problème. Jeter de la nourriture à la poubelle, ça faisait mal au cœur, mais jeter du plastique, on s’en fichait pas mal.

Et c’est un souci : parce qu’aujourd’hui, non seulement nous utilisons du plastique à outrance, mais en plus… le gaspillage alimentaire continue. 

Désastre écologique, social et sanitaire : le trio infernal

Les bénéfices des emballages sont multiples, et visibles immédiatement. « En ce qui concerne les fruits et les légumes, les emballages ont permis de ralentir le mûrissement. » Problème : ça résout surtout le gaspillage alimentaire en magasin. Les consommateurs – nous, quoi – continuons à gaspiller.

Mais ça nous embête moins qu’avant, et il y a une raison toute simple (et terrible) à cela. « Le budget des consommateurs n’est pas extensible. Si vous jetez ce que vous achetez, vous allez vouloir le payer moins cher. Côté production, ça demande d’intensifier la productivité des terres, détruire la biodiversité existante pour faire des champs, traiter les cultures avec des produits chimiques pour améliorer le rendement de chaque hectare… » Et le sujet n’est pas qu’écologique : il est également social. « Si je veux augmenter la productivité à outrance, un autre moyen est aussi de baisser le coût humain. En relocalisant dans des pays qui pratiquent encore une forme d’esclavage, par exemple. » Et quand on a fait tout ça… il ne reste plus que le produit – que l’on peut transformer à l’infini. « Et là, on tombe dans la catastrophe sanitaire. »

Bien sûr, les consciences s’éveillent. On commence à nous montrer – et à voir par nous-mêmes – les choses. Le plastique ne disparaît pas miraculeusement. En France, on ne récupère que 60 à 70% du plastique utilisé par le grand public – et on n’en recycle que 28%, rappelle Didier Onraita. Alors on fait plus attention, on regarde les alternatives, on va faire les courses avec des tote bags réutilisables – sans forcément se douter que ceux-ci sont extrêmement gourmands en ressources naturelles, sont souvent produits par de la main d’œuvre bon marché (et exploitée), et qu’il faudrait les utiliser 20 000 fois pour qu’ils commencent à avoir un impact positif sur la planète.

Pourquoi on ne peut pas changer le système (tout de suite)

On récapitule. On ne veut plus gâcher donc on emballe. On ne veut plus polluer, donc on réduit le plastique. Et non seulement tout ça ne suffit pas, mais ça peut même empirer la situation. « Parfois, la solution est pire que le problème », se désole Didier Onraita. OK, mais est-ce qu’on ne pourrait pas revenir à un système raisonnable, où les distributeurs vendent des fruits et légumes sans plastique et à des prix qui responsabilisent les consommateurs lors de l’achat ?

« C’est loin d’être aussi simple », concède-t-il. On s’en doutait…

La BBC partageait en avril 2019 les exemples de deux supermarchés qui ont testé le zéro déchet sans succès. « Il y a 10 ans, une enseigne a retiré tous les packagings des fruits et légumes – et le gâchis alimentaire en magasin a doublé », peut-on lire. « Un autre supermarché, critiqué pour proposer des pommes sous plastique, a essayé de les vendre sans emballage. Mais certaines s’abîmaient tellement pendant le transport que le ratio packaging par pomme vendue était plus important qu’auparavant », poursuit l’article.

Comment expliquer ces échecs ?

« Quand on se lance dans l’aventure, il ne s’agit pas que de supprimer les emballages, explique Didier Onraita. Il faut être prêt à revoir l’ensemble de son organisation logistique. Retirer le packaging sans rien changer à son système d’approvisionnement et d’écoulement, c’est aller droit dans le mur. » Pour que les aliments ne s’abîment pas pendant le transport, par exemple, il faut que les circuits de la production à la distribution soient assez courts. Ça demande donc aux enseignes de revoir leur réseau d’approvisionnement. En magasin, il faut des équipes capables de connaître quels fruits peuvent cohabiter sans accélérer le mûrissement – « alors qu’actuellement, leur job est de remplir un maximum les rayons. » Il faut aussi qu’elles puissent détecter les produits qui deviennent un peu trop mûrs, « afin de faire des paniers de produits à vendre à des prix discountés. »

Autant dire que c’est totalement en contradiction avec le modèle actuel de la distribution : il faut investir en main d’œuvre sur des produits qui perdent en valeur. « C’est tout le contraire de ce qu’on a mis en œuvre depuis 25 ans. »

Entre les informations et les injonctions, il faut de vraies solutions. Et elles existent !

Tout n’est pas perdu – et heureusement. Que ce soit le modèle de day by day ou d’autres, les initiatives qui prouvent que des solutions existent abondent. Même chez les plus grands !

« Walmart a constaté que réduire de 2 ou 3% le gaspillage alimentaire pourrait permettre d’économiser 200 millions de dollars. Ça vaut le coup d’en investir 20 pour changer de A à Z sa chaîne logistique ! »

Didier Onraita prévoit que les parts de marché des enseignes qui ont dicté les codes de la grande conso vont encore diminuer. « Il y a 3 ans, 75% de la consommation venait des hypermarchés. Ils vont descendre à moins de 50% dans les 10 prochaines années ». Ils ne mourront pas. Mais leur périmètre va se réduire. « Nous passons à une société du "plus" à une société du "mieux". L’argent qui n’ira pas chez ces hypermarchés ira ailleurs. Il sera redistribué sur des centaines d’expériences différentes : l’émanation du bio, des concepts mono-catégorie, des coopératives de magasins regroupant des spécialistes… »

Et c’est tant mieux, car des initiatives, ce n’est que ce qui manque pour faire basculer les modèles. « Les prises de conscience s’accélèrent. Mais il existe toute une génération, qui a entre 40 et 60 ans, qui s’en prend plein la tête et qui ne sait pas par où commencer. Par ailleurs, certaines zones de province ou de banlieue ne proposent aucun choix alternatif. Pour changer le paradigme, il faut trois ingrédients : de l’information pour expliquer et mobiliser – c’est le rôle des institutions -, une incitation – qui peut passer par la fiscalité -, et enfin des solutions concrètes. Sinon on n’est dans rien de plus que de l’injonction contradictoire et paralysante. Il faut emmener la solution près des gens. Et on va y arriver. »

En attendant, on vérifie l’origine et la matière de son tote bag, et si on ne peut pas faire au mieux, on peut toujours essayer de faire moins pire…

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Source : Zéro déchet : on vous explique pourquoi tout le monde ne s’y met pas